“Nous sommes une librairie indépendante de Suisse romande et cherchons à nous procurer un exemplaire de votre livre.”
Voici comment commençait le mail que j’ai reçu il y a quelques jours.
Un message qui fait écho aux nombreux mails que vous nous avez envoyés pour nous demander si Nemrod était disponible en librairie.
Un certain nombre d’entre vous aimeraient éviter de passer par Amazon pour des raisons que je comprends. L’une d’entre elles en particulier : Amazon met en péril les libraires.
Moi aussi, j’aime les librairies. J’aime leur odeur, j’aime leur atmosphère recueillie, j’aime les conseils de lecture qui vous sortent de votre bulle algorithmique et vous ouvrent sur des univers nouveaux. Les librairies… les seules boutiques où Clémence doit me tirer vers la sortie. Ce sont des lieux où je me sens bien et que je souhaite voir perdurer.
Alors pourquoi Nemrod n’est-il pas disponible en librairie ?
Parce que j’ai choisi la voie de l’indépendance, et que celle-ci passe aujourd’hui par Amazon.
On peut critiquer la plateforme sur bien des aspects, mais elle a le mérite de rééquilibrer le rapport de force éditeur / auteur. Jusqu’à récemment, il était impossible pour un auteur de vendre des livres sans une maison d’édition. L’éditeur était la seule et unique clé d’accès vers le public. Sans lui, impossible d’être distribué.
Alors, je sais, les maisons d’édition existent pour de bonnes raisons : l’accompagnement, la rigueur, la visibilité. Il serait idiot de le nier. Mais il y a aussi le côté obscur… Des contrats compliqués et précaires (dans quelle autre profession trouve-t-on normal d’être payé une fois par an ?), des marges minuscules (à peine dix pour cent du prix du livre reviennent à son auteur), des décisions éditoriales arbitraires (positionnement, modifications du texte, couverture…). “Ce n’est pas l’habillage qui fait vendre, mais la valeur littéraire du texte”, s’est entendu répondre un ami auteur qui protestait au sujet de la couverture imposée par son éditeur. Si seulement…
Pensant avoir fait le plus dur en signant un contrat d’édition, de nombreux auteurs se retrouvent ensuite dans un étrange post-partum éditorial. Le livre est sorti, les amis ont applaudi, mamie aussi. Et après ? Où aller ? Que faire ? Seraient-ils tentés de demander à leur éditeur… mais celui-ci n’aurait rien à répondre. Lui, il a publié. Le reste n’est plus son affaire. Il aura même l’audace d’expliquer à l’auteur que c’est désormais à lui d’assurer sa promotion.
Les éditeurs — et je ne leur jette pas la pierre — privilégient les auteurs qui arrivent déjà avec leur audience. Paradoxalement, ce sont eux qui mobiliseront l’essentiel de leurs ressources promotionnelles. Quant aux autres, ils végéteront pendant des années en attendant je ne sais quel miracle. La réalité, c’est que pendant des siècles, le rapport de force auteur / éditeur a été très en faveur des seconds. Un auteur, ça prend ce qu’on veut bien lui donner…
Mais le monde change. De plus en plus d’auteurs choisissent l’indépendance. Puisqu’il faut gérer sa communication — avec ou sans maison d’édition — autant en maîtriser les tenants et les aboutissants. La vague de désintermédiation qui a transformé des secteurs comme l’hôtellerie, le transport ou la banque commence à toucher le secteur de l’édition. Si, en France, le snobisme et l’entre-soi “protègent” encore les acteurs traditionnels, il n’en est pas de même dans le monde anglo-saxon où de nombreux livres auto-édités (self-published — je trouve ça plus parlant) occupent les premières places du classement des ventes.
Pour revenir à la Suisse, on pourrait citer l’exemple de Joël Dicker. Auteur à succès à qui aucun éditeur ne fermerait la porte, Joël a racheté ses droits et créé sa propre structure pour publier ses livres (et peut-être aussi d’autres auteurs) selon ses termes. Une démarche d’auteur-entrepreneur qui illustre bien le phénomène. L’auto-édition n’est plus une option par défaut, mais un véritable choix de carrière.
Au-delà des aspects économiques, ce modèle permet aux auteurs de garder leur souveraineté créative. Je doute que Nemrod soit resté tel que vous le connaissez s’il avait dû passer par un comité éditorial. Notre pauvre renard se serait sans doute fait sérieusement aplatir la truffe et raboter la queue.
Le seul moyen d’avoir une vraie liberté créative en tant qu’auteur est de maîtriser la distribution. C’est ma conviction. Sans cela, il y aura toujours un éditeur ou un distributeur pour vous dire qu’il faut adapter ceci ou cela pour une audience qu’ils pensent connaître mieux que quiconque. Cette façon de faire produit trop souvent des œuvres aseptisées ou à la mode.
Pour être véritablement souverain, un auteur doit donc maîtriser les deux extrémités de la chaîne de valeur. Entre ces deux points, tout peut être imaginé : ce n’est pas parce qu’on s’auto-édite qu’on peut prétendre tout faire soi-même. Même avec l’IA…
Heureusement, un écosystème de professionnels est en train de se structurer autour de cette nouvelle manière de produire des livres. Éditeurs freelances, traducteurs, cover designers, book marketers vendent leur expertise sur des sites comme Reedsy. Car oui, si votre livre peut se passer d’une maison d’édition, il est rare qu’il n’ait pas besoin du retour d’un éditeur — au sens de professionnel de la profession…
Et les librairies dans tout ça ?
Trouveront-elles leur place dans la nouvelle chaîne du livre ? Je l’espère. Mais leur rôle devra évoluer. La relation directe avec les auteurs indépendants deviendra essentielle : dépôts simples, événements, choix éditoriaux assumés… Les libraires redeviendront des curateurs au sens fort du terme, capables de mettre en lumière des œuvres originales qui les touchent et qui, surtout, parleront à leur public.
Pour ma part, j’aimerais participer à ce mouvement. J’ai autant envie que vous de voir Nemrod sur les étals des libraires. Je ne sais pas encore bien comment cela se fera en pratique, mais je vais m’y atteler cette année.
En attendant une solution durable et satisfaisante, j’ai envoyé trois exemplaires de Nemrod à la librairie suisse. N’ayant pas de stock chez moi, j’ai dû les faire livrer par… Amazon.
Affaire à suivre…